Les fondeurs de cocottes passionnés de leur métier

À Brazzaville, dans les ateliers de fortune de Bacongo et de Bifouti, des artisans fondeurs perpétuent la fabrication artisanale de cocottes en aluminium, souvent à partir de matériaux recyclés. Leur savoir‑faire, transmis de génération en génération, permet de transformer des déchets métalliques en marmites omniprésentes dans les cuisines africaines, véritable socle de la cuisine congolaise.

À Bacongo, sous un hangar de tôles en plein cœur de la chaleur, Jean‑Claude Matsokota et ses apprentis s’affairent autour d’un four rudimentaire. Il est 11 heures, la fumée âcre pique déjà les yeux et la gorge. Un bidon métallique coupé en deux, rempli de charbon de bois et attisé par un vieux ventilateur bricolé, sert de four de fusion. Autour, trois jeunes torse nu jettent des morceaux de jantes, de câbles électriques et de vieilles casseroles dans le brasier. L’aluminium fond à quelque 660 °C, sans thermomètre, sans masque, sans gants.

La journée est loin d’être terminée. Le four ne s’éteindra que le soir, vers 18 heures. « Si tu as peur de la chaleur, tu ne peux pas faire ce métier », lance Jean‑Claude Matsokota, essuyant la sueur de son front avec l’avant‑bras. Sexagénaire accompli, avec plus de quarante ans passés devant le four, il est « patron » de l’un des nombreux ateliers informels qui quadrillent la capitale. Son père fabriquait déjà des marmites, lui‑même a appris à 14 ans et forme aujourd’hui trois autres personnes à ce métier, dont une jeune fille, Sylvie Zola.

Cette dernière, engagée dans sa troisième semaine d’apprentissage, nourrit l’ambition de maîtriser complètement la fabrication artisanale des marmites en aluminium. Dans un secteur à prédominance masculine, elle fait partie des rares femmes à travailler dans cet atelier. « J’ai concrétisé mon projet d’apprendre la fabrication artisanale des marmites en aluminium. Au fil des jours, j’assimile les techniques inhérentes à la fusion du métal et aux autres processus », confie‑t‑elle.

Dans un autre coin de la ville, à Bifouti, dans le 1er arrondissement de Brazzaville, Prince Mampouya tasse du sable humide dans un châssis en bois. Il y imprime, en creux, la forme d’une cocotte ébréchée servant de modèle. Deux moules assemblés, un canal percé à la cuillère, puis il s’approche d’un chaudron de métal liquide. D’un geste sûr, il verse le métal à l’aide d’une louche d’acier accrochée au bout d’un long manche. Trente secondes plus tard, il casse le moule d’un coup de pied : une cocotte brute, encore brûlante et couverte de sable, apparaît.

Viennent ensuite le ponçage et le polissage. Accroupi sur un parpaing, Prince Mampouya frotte l’extérieur de la marmite avec du papier de verre, puis avec un tampon de tissu et de pâte à polir. Trois heures de travail pour une finition jugée acceptable. « Les femmes veulent que ça brille au marché. Si ça ne brille pas, elles n’achètent pas », explique‑t‑il. Une cocotte de taille moyenne se vend 4 500 FCFA au marché Total ; sur cette somme, les artisans touchent environ 1 200 FCFA de bénéfice. Prince Mampouya en produit entre huit et douze par jour avec son équipe. « Quand le charbon augmente, quand la ferraille est rare, on gagne moins. Mais on ne s’arrête jamais. Si on s’arrête, on ne mange pas », reconnaît‑il.

Face à la concurrence des cocottes importées de Chine, vendues à partir de 12 000 FCFA, le calcul est vite fait. « La mienne peut durer dix ans si tu l’entretiens bien. Et puis elle donne un goût que les autres n’ont pas », assure Prince Mampouya. À 10 heures, la température sous le hangar dépasse déjà 40 degrés. Les brûlures font partie du quotidien, comme celles dont sont marqués les bras de Prince Mampouya, où la peau dessine une cartographie de cicatrices blanches. « Le métal a sauté une fois. C’est le métier qui rentre dans la peau. » Aucun des apprentis ne porte de lunettes de protection. « Ça coûte cher. Et avec la buée, on ne voit rien », justifie‑t‑il.

« C’est un métier dur, mais c’est notre métier. On recycle, on crée, on nourrit la ville », lâche Prince Mampouya, tapotant une pile de cocottes prêtes à partir au marché. Parmi les clients figurent les tenanciers de restaurants de fortune, comme « Malewa », tenu par Jeanne, où toutes les catégories sociales viennent déguster ses mets. À midi, les artisans eux‑mêmes se retrouvent pour savourer des plats cuits dans une de leurs cocottes, évidemment.

À l’heure où les normes sanitaires se durcissent et où les produits importés inondent les marchés, ces artisans poursuivent sans relâche leur labeur, par nécessité économique autant que par fierté. Environ 70% des ménages congolais cuisinent encore avec une marmite artisanale, rappelant que, derrière chaque cocotte, il y a un savoir‑faire, une résistance silencieuse et une histoire de survie ancrée dans la chaleur des foyers et des ateliers de Brazzaville.

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